Le vin de rhubarbe, la renaissance d’une spécialité des Vosges

Au début des belles histoires, il y a souvent des raisons très terre-à-terre. Celle du vin de rhubarbe ne déroge pas à la règle. Comme la fondue, l’aligot ou la bouillabaisse, ces « plats du pauvre » nés de la nécessité d’accommoder les restes, le vin de rhubarbe résulte de contraintes économiques.

Jusqu’à la fin du XIXe siècle, pendant lequel l’extension du vignoble français, la course aux rendements et le chemin de fer bouleversent l’économie du vin pour en faire un produit de consommation courante, les paysans du massif des Vosges, qui pratiquent une agriculture essentiellement vivrière, ne disposent pas des moyens qui leur permettraient de s’offrir des vins de Lorraine, d’Alsace, du Jura ou de Bourgogne. Débrouillards, ils vinifient donc une plante robuste, ramenée d’Asie par Marco Polo pour ses vertus médicinales et adaptée au sol et au climat des Vosges, dont ils tirent un alcool qui rappelle le vin : la rhubarbe.

60 000 cols par an

Rhubarb2À la fin des belles histoires, il y a souvent une part de hasard. Celle du vin de rhubarbe ne déroge pas à la règle. On est en 1985. Michel, Damien et Yannick Moine, trois paysans des Vosges issus de la même famille, élèvent des vaches limousines et cultivent des pommes, des endives et des pommes de terre. En 1985, un jardinier de Liège leur cède 800 pieds de rhubarbe. Ils acceptent sans autre idée que de fournir les pâtissiers et les chefs des Vosges en rhubarbe fraîche. Toutefois, quand survient une année de grosse récolte, les Moine se retrouvent aux prises avec un surplus. Dans la région, le vin de rhubarbe n’est alors plus qu’un souvenir, presque une légende. La famille décide néanmoins de s’essayer. Pour tester. La première production s’élève à quelques centaines de cols seulement, vendus à la ferme ou sur les marchés.

Elle aurait pu être la dernière. Mais le résultat plait et le bouche-à-oreille fonctionne. Critiques et sommeliers goûtent. Le succès appelle le succès. Aujourd’hui, la Maison Moine écoule environ 60 000 cols par an, distribuées en France par des cavistes, des épiceries fines, de grands restaurants et des palaces, et exportées de façon ponctuelle vers la Belgique, la Russie, la Chine, le Japon et la Thaïlande.

Rhubarb WineTout un parcours, quand on sait que les premières bouteilles, bouchées au maillet avec des bouchons à tête plastique, n’étaient même pas étiquetées. Le vin de rhubarbe bénéficie désormais d’un packaging élégant et d’une mise sous vide avant bouchage. Et la prochaine mise en bouteille de la gamme de vins tranquilles (le vin de rhubarbe existe aussi en pétillant) se fera avec des bouchons Nomacorc Select Bio 300 !

Comme un vin

Du point de vue de la législation française, le vin de rhubarbe n’est pas un vin car il ne contient pas de raisins. La formulation, issue du langage courant, est cependant loin d’être trompeuse car son élaboration – ainsi que les usages qui lui sont liés ou les façons de l’apprécier – l’apparentent largement à un vin de raisin. « D’ailleurs, quand les sommeliers dégustent à l’aveugle une de nos cuvées, le Crillon des Vosges, ils le confondent souvent avec un moelleux de type Monbazillac », confie Yannick Moine.

La production de vin de rhubarbe nécessite un savoir-faire semblable à bien des égards à celui d’un vigneron. La récolte, qui a lieu au printemps, tient lieu de vendanges. Yannick Moine récupère les tiges, les découpe et en retire les fibres. Après passage au pressoir mécanique, il obtient un jus de rhubarbe très clair qu’il laisse fermenter puis reposer pendant plusieurs mois. La mise en bouteille n’intervient que la troisième année, la commercialisation durant la cinquième. Le pétillant se boit dans les trois ans tandis que le blanc se bonifie en vieillissant, avec des gardes qui dépassent joyeusement les vingt ans.

Côté dégustation, les choix d’accords varient selon la nature de chaque cuvée. « Léger et fruité, le Blanc des Vosges, vinifié en sec, va très bien avec une viande fumée ou un poisson. Le Crillon des Vosges, le moelleux de la Maison, se déguste soit à l’apéritif, soit avec du foie gras, soit avec une douceur chocolatée. Quant à nos pétillants, qui existent en brut et en demi-sec, on les boit en grignotant un petit toast », suggère Yannick Moine. « Blanc, rosé ou rouge », vous demande votre caviste. Demain, vous demandera-t-il « rhubarbe ou raisin » ?

Photo credit: Crillon-Moine, Gerardmer

 

À propos de l'auteur

Journaliste pendant quinze ans, Cécile Luquet est, depuis six ans, directrice associée de Clair de Lune, fabrique d'influence spécialisée dans le secteur du vin, du tourisme et de la gastronomie. Aujourd'hui, l'agence; composée de 16 personnes à Lyon, Paris et Gruissan Plage, travaille avec les principaux vignobles français et les grandes marques du secteur.

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